Thierry Thoubert 07

Publié le par Becquerel




"Strate n° 01b", 60 x 40 cm, photographie numérique, 2008



Les dispositifs photographiques des Strates. Joseph Mouton

 

 

 Dans cette série, la profondeur du champ demeure (c’est qu’elle définit la photographie pour Thierry Thoubert) ; mais l’enchevêtrement de toutes sortes de grilles posées les unes par-dessus les autres empêche généralement le regard de creuser au-delà de la minceur d’un bas-relief ; et comme les éléments ainsi superposés se ressemblent ou se répètent, comme leur superposition occupe tout le cadre, jusqu’à s’indiquer uniment hors champ ; le regardeur peine à évaluer l’échelle et la profondeur réelle de ce qu’il voit : il est sans cesse ramené à une quasi-surface, énigmatique parce qu’évidente. D’un côté, la répétition des éléments fait penser au pattern dont usa une certaine peinture abstraite ; d’un autre côté, la stratification renvoie au travail même de la peinture, pour autant qu’elle construit sa surface couche sur couche. C’est comme si le caractère « illusionniste » de l’image photographique (le fait qu’on y perçoit une troisième dimension) servait paradoxalement à refaire un effet de planéité, par quoi le trompe-l’œil s’inverse en un vertige insidieux, à la fois léger et envoûtant. Au moment où nous identifions les éléments dans leur réalité matérielle, nous perdons le sens de l’espace où ils se situeraient ; tandis que si nous essayons d’appréhender la profondeur qu’ils indiquent dans leurs ajourements, nous ne savons plus la nature de ce que nous regardons. Nous tournons aveugles dans le cercle de voir.

 

            Étrangeté, cohérence, abstraction. L’abstraction définie par Thierry Thoubert trouve son ressort principal dans un certain évanouissement de l’objectalité au point même où la photographie la vise. L’appareil vise bien quelque chose du réel, et il le fait même avec franchise et humilité ; cependant, ce que l’on contemple à ce point de rencontre entre la visée et son objet suspend la rencontre, se dérobe à sa prise, résiste à toute consistance objectale. Dans le sobre silence des images, quelque chose chaque fois nous murmure « ce n’est pas ça » : ce n’est pas la choséité que ton regard attendait ; nous t’avons doucement emmené hors de la zone de l’être (ou de l’étant, — ils font couple). Or, pour réussir ce détournement d’attention grâce auquel nous allons subrepticement vers l’étrangeté (d’en jeter l’être), Thoubert doit nécessairement « façonner » (comme il dit) les objets de sa photographie, calculer strictement leur angle de résistance ; et il doit organiser cette résistance en série, parce que seule une variation nombreuse, cohérente, peut soutenir l’étrangeté, qui, sinon, tomberait du côté de l’idiotie ou bien dans le spectaculaire. En logicisant les relations des éléments entre eux, la variation maintient l’étrangeté aussi loin de l’expression que de l’allégorie : stratégie des Strates contre l’herméneutique. Ainsi, curieusement, le façonné reprend de l’idée de Nature une manière d’être sans fond, « littéralement et dans tous les sens ».





 

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