Vivien Isnard 01

Publié le par Becquerel




 

 

 

       "  2  tondos    2005  -  ø 110   acrylique  sur  toile  , galerie Sapone .  "

 

 

L’action de regarder est l’ombre de soi-même " 
Taisen Deshimaru

 

 

 

La réalité est ce que nous tenons pour vrai,

ce que nous tenons pour vrai est ce que nous croyons,

ce que nous croyons prend appui sur nos perceptions,

ce que nous percevons est lié à ce que nous cherchons,

ce que nous cherchons dépend de ce que nous pensons". 

David Bohm

 

 

 

 

 

 Vivien Isnard / Jean-Marc Réol  (extrait )

 

 

Au cours d'une conversation à bâtons rompus pendant un déjeuner de l'été 2004 au moment où nous formions le projet de cet ouvrage, Antonio Sapone eut soudain ce mot pour qualifier les oeuvres récentes de Vivien Isnard: "Ce sont des talismans". Il évoquait ainsi l'atmosphère particulière de cette peinture où la simplicité géométrique des formes organise avec une mystérieuse justesse la tension des champs de couleur. Le rayonnement qui en émane, paradoxalement dynamique et fixe à la fois, semble empli d'une énergie positive, joyeuse et solaire, rare en tout cas dans le contexte désenchanté et critique de la peinture d'aujourd'hui.

          Mais le mot "talisman" possède aussi une résonance historique précise qui nous renvoie à la fin du XIXe siècle au moment de la formation du groupe des Nabis. Il s'agit là de la fameuse leçon de peinture donnée par Gauguin à Sérusier, où le maître dicte à son ami la peinture d'un paysage, hâtivement réalisé sur le couvercle d'une boîte à cigares; "Comment voyez-vous cette ombre, plutôt bleue ? Alors ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible..." La particularité de cette leçon est qu'elle enseigne par l'autorité performative de la parole une certaine "vérité" en peinture, celle de la primauté de la vision subjective des couleurs comme principe d'insoumission aux lois du naturalisme académique. Nous savons la portée qu'aura pour les Nabis cette initiation picturale et au-delà de ce groupe à quel point elle a traduit une phase de questionnement du médium conduisant progressivement à la mise en place d'une autonomie abstraite de la peinture, quand le tableau sera devenu selon la célèbre et prémonitoire définition de Maurice Denis " ... une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblé".

          L'évocation de cette anecdote n'aurait qu'un intérêt archéologique et marginal dans un texte consacré à l'oeuvre de Vivien Isnard, si elle ne venait convoquer par le hasard heureux du vocable "talisman" le tressage fascinant d'une qualité visuelle, d'une profondeur de mémoire et d'une rigueur esthétique constitutifs d'une oeuvre de plus de trente ans, construite sur la base d'une réinterprétation personnelle de l'héritage historique de la peinture abstraite. Cet héritage saisi initialement au moment de la déconstruction de ce médium dans les années soixante-dix, a donné lieu à une série de gestes cohérents porteurs d'une dimension expérimentale audacieuse et évolutive qui ont conduit l'artiste, à partir du matérialisme analytique de ses débuts, à l'exploration progressive d'une intériorité d'essence plus spiritualiste. Dans cette trajectoire il a maintenu une pensée de l'art qui n'a rien cédé, ni aux sirènes de l'ironie autoréflexive des années quatre-vingt dix, ni en deçà à celles de la régression dans les facilités du décoratif ou du "retour" à la figure.

         La fraîcheur de l'oeuvre de Vivien Isnard émane aussi d'une confiance conservée, malgré les complaisances masochistes de l'époque, au pouvoir de l'enchantement visuel et psychique dont chaque tableau est porteur en tant que fragment d'un monde pictural homogène conjuguant indissociablement l'éclat matériel de la couleur et la tension mentale de la forme. Cette manière à la fois modeste mais inflexible dans son intention, d'assumer l'histoire de la peinture après sa déconstruction comme source positive d'une énergie vitale toujours transmissible et infiniment reformulable est aussi un acte de foi dans la permanence des valeurs humanistes de sa réception. "L'héritage que tu tiens de tes pères, disait Goethe, il te faut le reconquérir". L'oeuvre de Vivien Isnard indique parfaitement la singularité du travail de cette reconquête dans la relation au médium qu'il a choisi, à la fois par l'intelligence historique et analytique qu'il projette sur la peinture et par l'effort de recomposition et de synthèse personnels unissant matière, couleur et signe, pour produire les oeuvres qu'il propose à notre regard, dont la géométrie simple et subtile brille d'une ascétique splendeur.

          

 

                                 Jean-Marc Réol , septembre 2005

 

 

 

 

 


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