Cédric Teisseire 02

Publié le par Becquerel

                                      

          "Gambit  ( le frisson ) ", laque sur Dibond, 150 x 120 cm, 2006, exposition " L'egosystème "- La Station au Confort Moderne à Poitiers.

 

Gambit (frisson) est à la croisée de deux pratiques principales :

-la peinture
monochrome dans sa substance et manipulation
-la photographie par son substrat le plus actuel : l'aluminium Dibond. Que
cherches-tu dans cette mixité ?


C'est en effet à la croisée de ces 2 pratiques mais pas seulement à cause de ce
substrat là. Le point commun se trouve plus particulièrement dans les procédés,
la mise en place, l'instant figé, la révélation. La forme même du tableau est le
résultat d'un séchage donc d'un état dans des conditions spécifiques mises en
place. La physionomie du tableau est un instantané de la peinture, un moment
donné que j'ai déclenché et qu'il me reste à assumer ou reléguer (ce qui arrive
rarement). Je suis toujours dans la perspective d'être acteur et spectateur de
ma pratique, en essayant de rendre le plus ténu possible le passage entre ces 2
positions, jusqu'à les mélanger. Il y a donc un va et vient avec ma pratique
photographique et celle de la peinture, du tableau, j'essaie de superposer les
contingences de chacune dans un but de comprendre mon rapport de l'abstraction
à la réalité et de sa représentation, de son reflet.


Je perçois de l'aplat contrarié dans ce tableau, il y a une empreinte discrète
(le gambit ?) et un égouttage régulier de laque
qui ponctue toute la surface hors bords. Conçois-tu cela comme un prolongement
de tes séries antérieures ?


C'est une autre forme tangible de mon alliance avec la pesanteur et son
attraction. Cette "force" intervient à un autre moment de l'élaboration du
tableau. C'est dans la ligne de mes séries antérieures, c'est une autre forme
syntaxique des éléments que je manipule. Aux échecs, le gambit est le fait de
sacrifier un pièce pour le gain d'une position ouvrant sur le gain de la partie
, là, il y a une multiplicité de reflets pour un reflet entier perdu. Bien
souvent, surtout dans les monochromes, j'envisage les tableaux comme des
miroirs, cette surface qui renvoie les images dans les lieux dans laquelle elle
se trouve, qui les embrasse pleinement et bien sûr qui met le spectateur au
centre du tableau et qui le pousse à de légers déplacements, à de multiples
positionnements face à lui. Cela propose une multitude de points de vue, de
possibilités de placements voire de glissements. Ces gouttelettes figées remodèlent
cette surface réflexive en la déformant et en déformant davantage l'image
qu'elle renvoie. On peut rester à la surface ou les dépasser.


Venons à la question de la quasi figure qui ouvre par son empreinte discrète
une temporalité processuelle dans le tableau.
Cette quasi figure s'empreinte dans la laque en provocant une torsion qui fait
basculer la frontalité du tableau. Indiques-tu un point d'achèvement avec
l'égouttement all over de la laque ?


Non, c'est une façon de mettre le processus en arrière, il est moins perceptible
par le fait que le all-over propose différentes échelles de perception et
autorise plus d'ajustement "focal" au tableau. Ce recouvrement propose une
immersion du regard. La frontalité devient perméable, modulable. Après l'avoir
utilisé, j'essaie de réduire au minimum la pesanteur d'un tableau et, ce que
l'on ne peut voir sur les photos, c'est que la surface est dans le vide, il n'y
a pas de champ, ce vide est coloré par la réflexion de la couleur que j'ai mise
au dos, cela créé une ombre colorée qui suggère une illusion de flou des bords
du tableau, que celui-ci flotte à distance du mur ne laissant voir que la peau
de la peinture.

Rien n'indique que cette marque brouillée vers le bas à gauche soit celle du
peintre lui même, un assistant a pu intervenir en lieu et place.
Mais ce point de contact avec la surface du matériau enclenche " le frisson" de
l'ensemble du monochrome perlé.


C'est un élément du lisse qui est utile pour donner une échelle, c'est une
finesse de dosage pour éviter une trop grande uniformité et surtout une
mécanisation de la figure.

Il y a quelque chose de très charnel dans le choix de cette couleur lie de vin
: cela s'apparente au derme, au dessous de la peau, avant l'apparition du sang
S'agit'il d'une apparition "ectoplastique», cela serait sujet au frisson ?


On peut parfois opérer ce type de rapprochement, l'adéquation de la couleur avec
sa forme mais c'est une interprétation que je laisse libre au spectateur. Du
fait de la série, ce genre d' interprétation est possible et parfois pas.


Enfin par ton abolition délibérée du sujet et du fond, serais-tu à la recherche
d'une peinture furtive, échappant à tous les codes
mais demeurant opérative ? En as-tu fait une série ?


Elle fait partie d'une série qui débute depuis peu de mois et quasi pas montrée,
il y a souvent un titre générique et des sous-titres qui tendent à personnaliser
ou individualiser chaque tableau.
En revanche, je ne crois pas abolir ni le fond, ni le sujet mais plutôt d'opérer
un déplacement sémantique, une réification à rebours de la peinture, méthode
qui, à mon sens me permet encore de dire beaucoup sur le monde avec ce médium
historiquement tellement balisé mais certainement pas épuisé.

 

 

 

 

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