Les Faits 01

Publié le par Becquerel

Bonjour, nous inaugurons ce mercredi une nouvelle rubrique intitulée : Les Faits, il s'agit des faits de l'art et des faits de la société mondiale, faits du passé et du présent, faits avérés, devenus historiques ou encore bien actuels.

 

 

 

Extrait de "l'Art Métaphysique" de Chirico éditions L'échoppe

 

 

 

Zeuxis l'explorateur

 

à Mario Broglio

 

Ayant ouvert des brèches dans les stupides palissades

qui enfermaient les différents groupes bêlant ou meuglant

, les nouveaux Zeuxis partent seuls à la découverte des

curiosités dissimulées comme des taupes partout sous la

croûte du globe terraqué.

"Le monde est plein de démons", affirmaient Héraclite

d'Ephèse, en se promenant à l'ombre des portiques, à l'heure

chargée de mystère du plein midi, alors que dans l'étreinte

sèche du golfe asiatique, l'eau salée bouillonnait sous le souffle

du libeccio méridional.

Il faut découvrir le démon qui est en chaque chose.

Les crétois de l'Age archaïque dessinaient un oeil immense

au milieu des profils raides qui se déroulaient autour de leurs

vases, sur leurs ustensiles domestiques, sur les parois de leurs

habitations. Au stade de l'embryon, le foetus de l'homme, celui

du poisson, du poulet, du serpent, ne sont rien d'autre qu'un oeil.

Il faut découvrir l'oeil qui est en chaque chose.

C'était ce que je pensais déjà à Paris dans les années précédant tout

juste l'éclatement de la guerre.

Autour de moi, le bande internationale des peintres modernes s'agitait

bêtement au milieu des formules périmées et des systèmes stériles.

Quant à moi, seul dans mon sordide ateleir de la rue Campagne-Première,

je commençais à discerner les premières apparitions d'un art plus complet

, plus compliqué et, en un mot, au risque de donner des coliques hépatiques

à un critique français : plus métaphysique.

De nouvelles terres apparurent à l'horizon.

L'énorme gant de zinc coloré, aux terribles ongles dorés, que les vents

très tristes des après-midis citadins faisaient se balancer sur la porte de

la boutique, m'indiquait, de son index pointé vers les grandes dalles du

trottoir, les signes hermétiques d'une nouvelle mélancolie.

Le crâne chauve en carton-pâte dans la vitrine du barbier, taillé dans

l'héroïsme strident de la préhistoire ténébreuse, me brûlait le coeur et le cerveau

comme un refrain obsédant.

Les démons de la ville m'ouvraient la route.

Quand je rentrais le soir, d'autres apparitions annonciatrices

venaient à ma rencontre. Sur le plafond, lorsque j'en contemplais

la fuite désespérée allant mourir au fond de la chambre, dans

le rectangle de la fenêtre ouverte sur le mystère de la rue,

je découvrais de nouveaux signes zodiacaux.

La porte entrouverte sur la nuit de l'antichambre avait la solennité sépulcrale

de la pierre déplacée sur le tombeau vide du ressuscité.

Des oeuvres annonciatrices nouvelles apparurent. Tels les fruits

de l'automne, nous sommes désormais mûrs pour la nouvelle métaphysique.

Qu'ils viennent les souffles puissants d'au-delà des mers inquiétantes.

Que notre appel atteigne les villes peuplées des continents lointains.

Nous ne devons pas nous contenter béatement de nouvelles créations.

Nous sommes des explorateurs prêts à de nouveaux départs.

Sous les verrières qui résonnent des heurts métalliques, les cadrans

des horloges marquent le signe du détachement.

Dans les boîtes murées vibrent les sonneries.

C'est l'heure...

"Messieurs, en voiture ! "

 

 

Rome - Avril 1918

 

(traduit de l'italien par Giovanni Lista )

 

 

 

 

 

 

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