Marcel Duchamp 01

Publié le par Becquerel

 

 

 

 

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Tu m'

1918

69,8 x 313 cm

huile et crayon sur toile, écouvillon, 3 épingles à nourrice, écrou

New Haven, Yale University Art Gallery, Katherine S. Dreier Bequest

 

 

 

 

 

TU M'APOSTROPHES:
DUCHAMP ET L'ART À L'INFINITIF

Robert HARVEY

Oeuvre polyplastique, Tu m' marque l'adieu de Marcel Duchamp à la peinture à l'huile. Étant donné que le tableau fut commandé (US$1000) par Katherine Dreier, sa protectrice la plus fidèle, pour orner une bande étroite en haut d'une étagère, étant donné que Duchamp regimbait systématiquement à toute contrainte outre celles imposées par soi, et étant donné que son ambivalence par rapport à l'argent est bien attestée, l'histoire de l'art suggère de façon coutumière la complétion du titre au verbe manquant en « Tu m'emmerdes ». C'est tout simplement méconnaître et sous-estimer Duchamp.

En 1966 parurent, aux éditions de la galerie Cordier et Ekstrom, des notes que Marcel Duchamp avait rédigées vers 1915, c'est-à-dire peu après celles de la « Boîte 1914 » et celles de la « Boîte verte ». Ensemble, ces notes « constituent », écrit Michel Sanouillet, « la geste du Grand verre ». La « Boîte blanche », publiée sous le titre A l'infinitif, révèle tout particulièrement l'étendu des recherches en mathématique spéculative que Duchamp avaient entreprises pendant la période où il était employé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Or, la « Boîte blanche » révèle, plus que tout autre écrit ou entretien de Duchamp, L'élaboration de sa conception d'un rapport absolument fondamental entre le langage et l'art. Il s'y interroge non pas sur ce qui est déjà établi en art ni sur le simplement probable, mais sur la possibilité avec toute la liberté de pensée que possibilité implique.

Ainsi conçoit-il un dictionnaire. Et ce dictionnaire imaginaire est infini. Aucun alphabet ou autre système d'écriture ne pourrait le raisonner. Certains éléments de ce dictionnaire seraient même des « couleurs [qui] ne se voient pas ». Le poète et critique David Antin affirme que l'idée de Duchamp selon laquelle les vocables de ce nominalisme pictural seraient chacun extensible comme un film n'est pas « complètement idiote ». Pourquoi? Parce que Duchamp, selon Antin, tentait de faire en sorte que la « littérature » et l'« art » remédient mutuellement à leurs faiblesses: « La faiblesse caractéristique à la 'littérature' est qu'elle n'occupe aucun espace et celle de l''art visuel' est qu'il n'occupe aucun esprit ».

Les éléments plastiques pléthoriques de Tu m' devaient assaillir le regardeur. Conséquemment à cette agression, il se mettrait à produire un champ où figure et discours s'emmêleraient, s'entrelaceraient. Il se mettrait à produire du champ entre peinture et langage ...

 

 

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